Le blog d'Europe hebdo

12 janvier 2010

L’Union européenne, 2000-2010

par Élie Barnavi


Pour l’Europe, le bilan de cette décennie est tout compte fait moins mauvais que les lamentations d’usage ne le laissent croire. J’y songeais l’autre jour en regardant sur une chaîne britannique un résumé de la décennie américaine. En effet, de la farce électorale qui nous a valu George W. Bush à l’effondrement de Lehmann Brothers, en passant par le 11 septembre, le début de la guerre d’Afghanistan, l’invasion de l’Irak et l’ouragan Katrina, quel bouquet de malheurs ! À la considérer d’un coup d’œil, la décennie européenne, elle, s’est plutôt mieux achevée qu’elle n’a commencé. Dans la masse touffue des événements, distinguons trois faits majeurs.

N’en déplaise aux cassandres de tout poil, l’euro s’est imposé. On moquait au début sa faiblesse face au dollar et à la livre sterling, mais qui s’en souvient ? On se lamente aujourd’hui sur sa force. Quoi qu’il en soit, bien des sceptiques reconnaissent désormais ses vertus protectrices. Imagine-t-on seulement ce qu’aurait été le sort des monnaies européennes dans la tourmente de la crise financière ?

Le pari énorme, héroïque, de l’intégration des pays du défunt empire soviétique, a été tenu. Imparfaitement, certes, car rien, ici-bas, n’est parfait. On peut toujours rêver de ce qu’aurait pu être l’élargissement à l’Est si on l’avait mieux préparé à l’Ouest, mais cela ne sert pas à grand-chose. Il suffit de constater que, à peine libérés du joug de Moscou, ces pays se sont donné des institutions démocratiques et sont désormais solidement amarrés au char européen. Imagine-t-on seulement ce qu’aurait signifié pour eux, sans l’aide économique, et, surtout, morale de l’Europe, la désintégration de l’Union soviétique ?

Enfin, après le double « non » français et néerlandais du milieu de la décennie, l’adoption en sa fin du Traité de Lisbonne marque la sortie de l’Union de l’interminable imbroglio constitutionnel. Là encore, rien n’est plus facile que de pointer les faiblesses de ce texte arraché au forceps au mauvais vouloir des peuples et des gouvernements, un texte qui ne propose pas un visage pour l’Europe, mais trois, et dont l’esprit ne garde rien du souffle historique qui était censé habiter le Traité constitutionnel mort-né en 2005. Mais il serait stupide de ne pas y voir un progrès tout de même remarquable. Débat dépassé en tout état de cause. Ce chapitre clos pour une décennie au moins, c’est à l’usage qu’on verra ce que valent les institutions de Lisbonne. En attendant, imagine-t-on seulement ce qu’aurait signifié un échec de plus pour l’avenir de l’Union ?

*

Bien sûr, beaucoup reste à faire. Si l’Europe a plutôt bien résisté à la crise économique, notamment grâce à l’euro et à une gestion intelligente et courageuse de la Banque centrale, les égoïsmes nationaux l’ont emporté sur le bien commun européen et l’Union n’a pas su aller au-delà d’une « concertation » bien modeste par rapport à la coordination des politiques qui s’imposait. Et, quoi qu’en ait dit Jean Quatremer dans son excellent blog (chronique du 29 décembre), Copenhague n’a pas vraiment été un franc succès européen. Comment aurait-il pu en être autrement ? C’est bien faute de pouvoir parler d’une seule voix que les Européens, champions de la lutte contre le réchauffement climatique pourtant, ont été poussés sur les marges d’une conférence dont Chinois et Américains ont dicté les conclusions. Un exemple à méditer à l’heure où, manifestement, l’intergouvernemental prend le pas sur le communautaire, et où le bricolage institutionnel, pour utile qu’il soit, masque mal une absence flagrante d’enthousiasme et d’imagination.

De l’enthousiasme et de l’imagination, il en faudra pour affronter les défis de la décennie qui commence. Car le chantier européen est immense, à l’intérieur comme à l’extérieur. D’ici à 2020, il faudra parachever l’intégration des peuples des Balkans et donner enfin des frontières à l’Union européenne. Un ensemble cohérent et stable ainsi enfin créé, il faudra le doter de règles de comportement rationnelles, notamment en mettant fin au régime absurde et humiliant des dérogations. Autrement dit, il faudra savoir si on est dedans ou dehors, ce qui est tout de même la moindre des choses dans n’importe quel club qui se respecte.

À l’extérieur, il sera impératif d’imaginer une vraie stratégie de voisinage avec les pays du Maghreb et du Machrek et de régler l’irritante question des relations avec la Turquie. Surtout, l’Union devra se doter d’une vraie diplomatie, ainsi que d’une capacité militaire apte à rendre crédible cette diplomatie. C’est à ce prix qu’elle sera un allié des États-Unis plutôt que leur supplétif, et une force de bien dans ce monde.

Bonne année 2010, et, tant qu’on y est, bonne décennie !



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1 Commentaire

  • L’Union européenne, 2000-2010

    21 janvier 22:43, par En colère !
    Après Copenhague, face au tremblement de terre en Haïti, l’UE a montré une nouvelle fois sa pusillanimité ! Dès les premières heures, les Usa avaient envoyé des soldats sur le terrain. Et pourquoi ont-ils pu le faire ? Parce qu’ils ont toujours en réserve ces bataillons pour répondre à toute situation d’urgence dans le monde. Ils ont pris le contrôle de l’aéroport, assuré les premières rotations humanitaires, les premiers secours, les premières fouilles. L’intervention est montée quotidiennement en puissance, et une dizaine de jours plus tard, la machine Us tourne à plein régime : des milliers d’hommes, des navires dont un porte-avion et surtout un navire-hôpital équipé de 1000 lits, une cinquantaine d’hélicoptères, des bulldozers, etc. Quelques jours après, l’aéroport de Port-au-prince accueille près de 200 avions par jour, soit environ dix fois plus qu’à l’ordinaire, et le port de la capitale s’apprête à recevoir des milliers de tonnes de riz qui devraient permettre de nourrir, dit-on, un million et demi de personnes pendant 2 semaines. Cette machine militaro-humanitaire s’est accompagnée d’une mobilisation politique de très grande envergure. Obama a convaincu George W.Bush et Bill Clinton de se mobiliser afin de collecter des fonds. De belles âmes se scandalisent : « Les Américains font comme s’ils étaient chez eux ! » C’est vrai, mais quoi ? Reprochera-t-on à l’administration américaine de réagir pour Haïti comme elle l’aurait fait pour Miami ? Et combien de sauvetages, svp ? Côté Europe, que voit-on ? L’inorganisation, des États qui s’agitent en ordre dispersé, qui tentent, chacun de son côté, à être les premiers à envoyer des secours, avec l’efficacité habituelle qu’on imagine. Enfin, l’inénarrable Sarko a tenté d’organiser à Paris une grande réunion internationale pour la reconstruction d’Haïti. Caramba encore raté ! La conférence aura lieu mais à Montréal. Tiens, au fond, la Miss Ashton, ministre des Affaires étrangères, où est-elle donc passée ? Et Mister Barroso ? Incompetent as usual, of course… lamentable cafouillage ! Après l’échec de Copenhague, l’UE ne devait-elle pas saisir l’occasion de montrer ce qu’elle pouvait être un acteur international ? On peut comprendre qu’il soit difficile, pour toutes les raisons politiques que l’on sait, de construire une force militaire commune. Mais une « force de secours » commune, bon dieu ! Une petite force de secours, est-ce tellement compliqué à monter ?

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