Le blog d'Europe hebdo

27 octobre 2009

La Chine et l’Europe

par Jean-Luc Domenach


L’historique des relations entre la Chine et l’Europe est à la fois très ancien et très récent. Très ancien si on tient compte des premiers voyages de missionnaires au XIIIe siècle ou ensuite des entreprises missionnaires, notamment au XVIIe et XVIIIe siècles, ou encore de la mise à sac de la Chine à partir du milieu du XIXe siècle par l’Occident. Mais cet Occident, c’était surtout l’Europe.

En réalité, les relations sino-européennes telles qu’on en parle aujourd’hui datent d’après la fondation de la République populaire de Chine, c’est-à-dire de l’époque où la Chine a édifié une diplomatie libre. Et à la vérité, ces relations ne se sont développées qu’à partir de la fin de la Guerre froide, quand la Chine s’est libérée du Bloc soviétique. Si ces relations sont récentes, elles sont cependant structurellement d’une rare continuité puisque, depuis le moment où la Chine a eu un ambassadeur à Bruxelles, c’est-à-dire depuis 1975, elle tient à peu près le même langage – mais qu’elle n’applique pas. Ce langage est un langage de front uni avec l’Europe : quels qu’aient été les changements en Chine, dans les rapports extérieurs de la Chine et dans les rapports internationaux, la Chine a toujours affirmé la plus grande solidarité avec l’entreprise européenne et est allée à plusieurs reprises faire des reproches aux Européens en regrettant très fort qu’ils ne se montrent pas assez indépendants, en tout cas assez vocaux à l’égard des puissants qui gènent Pékin. D’abord à l’égard des Russes, dans les années 1970 et 1980, puis, par la suite à l’égard des Américains. Tout cela était une espèce d’écran de fumée qui permettait à la Chine de manœuvrer les différents pays européens, notamment la France qui a bénéficié disons d’un traitement de faveur, pour le meilleur et pour le pire.

La Chine a eu là aussi une politique d’une rare constance qui visait à obtenir toutes satisfactions, politiques pour les uns, économiques pour les autres suivant la néo-bilatérisation de son travail sur l’Europe. La France a eu droit à la plus spectaculaire entreprise de manipulation puisque, en échange de satisfactions d’ordre verbal qu’on lui accordait, à savoir que la France était un ami de la Chine (satisfactions qui permettait à ses diplomates de se dire la puissance européenne la plus proche de Pékin et donc plus mondiale), les Chinois ont manœuvré politiquement mais aussi économiquement les Français en s’appuyant beaucoup sur les initiatives de l’hexagone. Le franco-chinois a donc été totalement manœuvré en vue de profits politiques chinois, et surtout en vue de profits commerciaux. Il en a été de même des relations avec les Allemands, plus coriaces que les Français, puis des relations avec les Italiens, etc.

Aujourd’hui, à force d’avoir réussi dans cette politique de neutralisation manipulatrice cachée derrière un langage de front uni, la Chine s’est mise dans une situation de grand risque pour elle. Mais sans doute la vanité de ses diplomates, complètement emballés par les succès économiques récents et qui ont fini bien souvent par perdre la vision réelle des rapports de forces, s’est trouvée un peu coincée dans une relation plus que privilégiée avec les États-Unis. Le résultat, c’est que la relation est inévitablement inégale. À la vérité, la grande puissance du monde d’aujourd’hui, ce sont les États-Unis.

Une politique intelligente eût été de donner du contenu au front uni sino-européen, de donner du mou, de donner de la place à l’Europe en tant qu’Europe. Ce n’est pas du tout le chemin qu’ont pris les Chinois en frappant d’abord la France, puis à peu près tous les pays d’Europe dès qu’ils ne se pliaient pas à ses besoins. Par là même, en voulant continuer à en profiter un peu platement et sans dynamique véritable, cette bilatéralisation les laisse dans un tête-à-tête difficile avec la grande puissance américaine. Tête-à-tête difficile avec un Obama qui est un vrai démocrate (et comme chacun le sait les démocrates ont une méfiance à l’égard de la Chine) ; difficile aussi du fait que Hilary Clinton a payé pour savoir ce qu’est le pouvoir chinois puisque ses Mémoires avaient été expurgées par les censeurs chinois. On est donc devant un cas tout à fait typique où une relation a été très habillement manœuvrée pendant très longtemps, la relation sino-européenne, mais où les habiletés de la manœuvre ont finalement aveuglé les dirigeants chinois et les empêchent de construire la grande relation triangulaire avec les Américains et avec les Européens dont ils auraient peut-être pu attendre des avantages commerciaux plus substantiels que dans la bilatéralisation. Maintenant que l’Europe, en tant qu’Europe, est devenue beaucoup plus difficile sur le plan douanier, dans les relations commerciales, il faudrait pouvoir échanger du politique contre du commercial. C’est donc ainsi que la Chine obtiendrait des avantages dans le domaine commercial.


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