Le blog d'Europe hebdo

3 février 2010

La fermeture de Guantanamo : un casse-tête pour le président Obama

par Simon Petermann


Malgré la promesse faite par le président Barack Obama au lendemain de son investiture, la fermeture du centre de détention de Guantanamo est reportée de quelques mois. Quelles en sont les raisons ? Le nouveau président s’est-il engagé légèrement dans ce dossier sans en mesurer toutes les conséquences tant sur le plan juridique que sur le plan politique ? Possible. En annonçant la fermeture de la prison, Obama voulait redorer le blason des États-Unis en supprimant l’un des symboles des dérives de la guerre contre le terrorisme. Mais ses conseillers ont manifestement sous-estimé les difficultés liées au transfert d’un certain nombre de détenus libérables vers leur pays d’origine ou vers des pays d’accueil, notamment en Europe. Comme ils ont sous-estimé la mise en œuvre de procédures judiciaires plus respectueuses des droits de la défense que celles prévues devant les « commissions militaires » mises en place par l’Administration Bush pour juger Khaled Cheikh Mohammed et ses comparses. Résultat : une énorme perte de temps en palabres avec des pays peu enclins à accueillir leurs ressortissants présumés terroristes (ou alors prêts à leur faire subir un mauvais sort), et de longues négociations avec l’UE dont beaucoup de pays membres ne se sont pas pressés pour répondre positivement aux demandes américaines. Seuls quelques États membres (la France, l’Espagne, la Belgique notamment) se sont engagés dans un geste de bonne volonté à accueillir une poignée d’ex-détenus moyennant de sérieuses garanties sur leur absence de dangerosité. Finalement, les transferts vers les pays européens se sont déroulés et continuent en toute discrétion pour éviter qu’ils ne suscitent des réactions négatives dans les opinions publiques.

Ces quelques transferts ne règlent pas le problème de la fermeture puisque plus d’une centaine de détenus sont toujours en attente d’être transférés tandis que quelques dizaines d’autres attendent d’être jugés par des tribunaux civils sur le territoire des États-Unis. Près de la moitié des détenus transférables sont Yéménites et le Yémen, sur l’insistance des États-Unis, s’est déclaré prêt à les recevoir. L’affaire n’est pas réglée pour autant. L’attentat manqué contre le vol Amsterdam-Detroit vient compromettre ces transferts. S’il s’avère en effet que le jeune nigérian Umar Farouk Abdulmutallab a été entraîné dans un camp d’Al-Qaida au Yémen, cela pourrait compliquer la donne pour le président Obama. Selon les services de renseignement, le Yémen est en passe de devenir un nouveau sanctuaire pour Al-Qaida. Renvoyer quelques dizaines de détenus de Guantanamo dans leur pays d’origine est un pari risqué. Nombre d’entre eux risquent de grossir les rangs d’Al-Qaida sur place et donc d’exposer les États-Unis à un risque terroriste accru. La situation est d’autant plus délicate que le lien entre Guantanamo et Al-Qaida semble avoir été clairement établi par les services de renseignement. Quarante-sept ex-détenus sont soupçonnés d’avoir repris une activité terroriste. Parmi eux, onze Saoudiens auraient rejoint les camps d’Al-Qaida au Yémen depuis deux ans. Le phénomène de radicalisation observé depuis des années à Guantanamo n’est sans doute pas étranger à cet engagement djihadiste.

Pour un troisième groupe de détenus la situation est encore plus incertaine. Il s’agit des détenus qui ne peuvent pas être jugés faute de preuves suffisantes mais dont les Etats-Unis considèrent que leur libération entraînerait un risque pour la sécurité nationale. Leur nombre demeure encore flou. Une seule chose semble acquise. Ils devraient être transférés dans une prison située dans l’Illinois, le Thomson Correctional Center. Une opération qui risque elle aussi de prendre quelques mois.

Toutes ces questions continuent de faire l’objet de débats et de polémiques aux États-Unis. Non seulement les organisations de défense des droits de l’homme – qui avaient salué l’annonce de la fermeture – ne se privent plus aujourd’hui de critiquer l’Exécutif mais l’opinion reste divisée y compris au sein du camp démocrate. Quant aux Républicains – l’ancien vice-président Dick Cheney en tête – ils se mobilisent contre le transfert des détenus de Guantanamo sur le sol des États-Unis et accusent le président Obama de faiblesse dans sa lutte contre le terrorisme.

Ce n’est qu’après avoir réglé toutes ces questions juridiques et politiques que le président Obama pourra finalement tenir sa promesse de fermer la prison de Guantanamo. Le dossier ne sera pas clôt pour autant. Les procès devant les tribunaux civils risquent de s’éterniser et de réserver de mauvaises surprises pour l’Administration. Les avocats de la défense ne se priveront pas d’invoquer les aveux extorqués à l’occasion des interrogatoires musclés à Guantanamo et la minceur de certaines preuves risque de peser lourd dans le déroulement des procès. Sans compter que des dizaines voire des centaines d’ex-détenus qui ont passé des mois ou des années avant d’être libérés sans autre forme de procès ne se priveront pas d’engager des procédures devant les tribunaux afin d’obtenir des dédommagements et la condamnation de certains responsables des abus commis à Guantanamo. La saga est donc loin d’être terminée et la tâche sera rude pour un président qui s’est engagé à reconstruire la crédibilité des États-Unis dans le monde tout en relevant les grands défis internationaux, dont le défi terroriste.

Les Européens seraient bien avisés de s’engager davantage aux côtés des États-Unis. Ceux-ci demeureront peut-être les premiers parmi leurs pairs pour les décennies à venir. Mais ils ne seront plus jamais l’unique superpuissance dans le sens qu’avait ce mot dans les vingt années qui ont suivi la chute du mur de Berlin. Ils doivent maintenant compter avec de nouveaux centres de pouvoir et devront même s’adapter à des règles fixées par d’autres. Le Traité de Lisbonne offre aux Européens l’occasion de repenser la place de l’Europe dans le monde. Sauront-ils faire preuve de volonté et d’imagination pour remuscler leur partenariat avec les États-Unis ?

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Simon Petermann est l’auteur de Guantanamo. Les dérives de la guerre contre le terrorisme (André Versaille éditeur, 2009).


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4 Commentaires

  • M. Petermann, vous abordez la question des transferts des ex-détenus en Europe. Pouvez-vous expliquer comment ils se déroulent ? Et de quelle nature sont ces « sérieuses garanties sur leur absence de dangerosité » ? Merci.

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    • Chère Madame, Les procédures diffèrent selon les pays. Dans le cas de la Belgique, plusieurs ministères sont intervenus (Affaires étrangères, Intérieur, Intégration sociale, etc.) pour l’accueil d’un seul ex-détenu. Quant aux "garanties sur leur absence de dangerosité", elles sont appréciées par les services de sécurité sur base des dossiers des intéressés qui sont considérés comme étant libérables. Il n’existe évidemment aucune garantie absolue qu’un ex-détenu n’aille rejoindre un groupe terroriste après sa libération.

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  • Je pense que l’Europe ne devrait pas accepter d’office les demandes d’Obama en matière d’accueil des ex-détenus de Guantanamo. Pourquoi ? Parce qu’Obama snobe vraiment fort les Européens.

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    • En fait, c’est l’Administration Bush qui a multiplié les demandes de transfert vers certains pays européens à partir de 2006 (5 Ouïgours en Albanie, par exemple) mais sans obtenir de résultats significatifs. Ce n’est qu’après l’élection d’Obama et l’annonce de la fermeture de la prison de Guantanamo que les choses se sont débloquées. Cela dit, comme je l’ai écrit plus haut, il ne s’agit que d’une poignée d’ex-détenus. L’UE ne fera probablement pas de gestes supplémentaires d’autant qu’elle se sent effectivement mise à l’écart de quelques grands dossiers par les Etats-Unis.

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