Le blog d'Europe hebdo

24 janvier 2011

L’Europe et la révolution tunisienne

par Élie Barnavi


Attention, prudence, appel au calme et à la retenue « de toutes les parties concernées » : les réactions européennes à la révolution tunisienne jettent une lumière cruelle sur l’inanité de l’Europe sur la scène internationale. La Haute représentante pour la politique extérieure de l’UE, Catherine Ashton, et le commissaire européen à l’Élargissement, Stefan Fuele, se sont fendu d’un communiqué dans le plus pur style langue de bois où il est question du « soutien » de l’Europe aux « aspirations démocratiques » des Tunisiens, auxquelles il convient de répondre « d’une manière pacifique ». Avec ça, les Tunisiens peuvent dormir sur les deux oreilles.

Or, il s’agit d’un événement considérable, proprement inouï. Pour la première fois dans un pays du monde arabe, une révolte populaire chasse un despote que l’on croyait indéboulonnable. Pas au nom de l’islam prétendument bafoué par un caricaturiste danois, ou par l’Amérique, ou par l’Occident, ou par le sionisme international. Mais au nom de la dignité humaine, de la liberté et des droits de l’homme, de la démocratie. Au nom des valeurs qui fondent l’Europe.

Pour l’Europe, ce n’est d’ailleurs pas n’importe quel pays arabe. C’est vraiment l’autre proche, qui lui est attaché plus que tous les autres par les mille liens de la culture, de la langue, de l’économie et de la nature des rapports sociaux. Un pays où il existe une classe moyenne véritable, un niveau d’éducation et des infrastructures inconnus chez ses frères du Maghreb et du Machrek, et où l’émancipation de la femme y a fait des progrès remarquables. Ce n’est pas un hasard si la Tunisie a été, dès 1995, la premier pays du Sud de la Méditerranée à signer un accord d’association avec Bruxelles.

Passe encore que la France ait eu dans cette affaire une attitude sans panache. Si l’offre de Michèle Alliot-Marie de former les policiers de Ben Ali était pour le moins bizarre, on peut comprendre à la rigueur que l’ancienne puissance coloniale soit tenue à une certaine réserve lorsqu’elle se mêle des affaires intérieures de son ancien protectorat. Mais l’Europe ? Que craignaient-ils, ceux qui sont payés pour parler en son nom ? De quels reproches, de quelles représailles avaient-ils peur pour accoucher d’un couinement aussi misérable ?

Il n’est pas trop tard pour corriger le tir. Tenez, Milady, vous pourriez faire un saut en Tunisie pour assurer ses citoyens que l’Europe se tient à leurs côtés et qu’elle soutiendra du mieux qu’elle pourra les réformes destinées à leur offrir le régime qu’ils méritent. Monsieur le Président de la Commission, pourquoi ne prendriez-vous pas l’initiative de dresser une stèle au cœur des Institutions européennes à la mémoire de Mohamed Bouazizi, dont l’affreux sacrifice à déclenché la révolte qui a mis fin à la kleptocratie policière de Ben Ali, son absurde épouse et leurs clans mafieux ? Monsieur le Président du Parlement européen, serait-ce trop vous demander que d’observer une minute de silence en plénière à la mémoire des dizaines de manifestants désarmés tombés sous les balles des sbires du régime ? Des symboles, dites-vous ? Oui, des symboles, mais la politique a besoin de symboles, et la révolution encore plus. C’est à force de mépriser les symboles que l’Europe est devenue ce club de gentlemen repus et cauteleux, incapable d’allumer l’imagination de ses citoyens.

Bien sûr, les symboles n’y suffiront pas. L’Europe doit trouver au plus vite dans son arsenal de carottes de quoi consolider les acquis de la révolution tunisienne et signaler ainsi à tous les peuples qui étouffent sous des dictatures d’un autre âge qu’elle ne restera pas indifférente à leurs aspirations et qu’elle saura, sinon provoquer les conditions de leur satisfaction, du moins les accompagner et les soutenir. En attendant, qu’elle trouve au moins les mots et les gestes qui rassurent, rapprochent et exaltent une communauté de valeurs. Ce qui se passe en Tunisie est trop précieux et exceptionnel pour que l’Europe passe à côte en détournant pudiquement les yeux.


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